Publication originale dans Forbes France le 19 octobre 2019

ll est des mots dont l’esprit a besoin pour décrire de nouvelles façons d’agir ou de penser. « Sérendipité » en fait partie. Inventé au XVIIIe siècle par un écrivain anglais, il désigne à l’origine « le don de faire des trouvailles ». Sa signification s’est élargie peu à peu à l’art, aux sciences, à la vie quotidienne. Christophe Colomb cherchant la route des Indes et découvrant l’Amérique, Fleming découvrant la pénicilline, les ingénieurs de Bell découvrant l’écho omniprésent du Big Bang… Tous bénéficient d’une « fortuité » heureuse, autre traduction possible du concept. Par Didier Rousseau.

La sérendipité du XXIè siècle

S’il est revenu à la mode, c’est que la globalisation et l’accélération des innovations ont fait du monde une boule de cristal toujours plus difficile à maîtriser. La destruction créatrice et les disruptions permanentes ridiculisent les plans stratégiques à 10 ans. Avec la connectivité généralisée et les bruits médiatiques, une logique chaotique prévaut. Percevoir vaut autant, sinon plus, que penser ou vouloir. Le contrôle d’un univers s’efface devant la vision de multivers potentiels.

Manageur ou investisseur, le visionnaire d’aujourd’hui n’est plus un expert spécialisé, mais un guetteur ultrasensible à l’art, à la philosophie, aux sciences, aux signaux faibles et aux intersections qui traversent la société. Prenons l’exemple de la valorisation éclair d’une start-up comme Beyond Meat, dont la viande végétale commence à fournir des magasins KFC. Elle a tout d’un alignement des planètes improbable ! Pour le voir venir et y croire, il fallait comprendre que le changement climatique, les réseaux sociaux et l’obsession de la santé s’allieraient pour rendre la souffrance animale toujours plus insupportable à voir et la viande toujours plus has been. Soudain, un marché de niche devient une industrie high tech à plusieurs centaines de milliards de dollars, avec des leaders difficilement rattrapables.

Il faut voir dans le noir et entendre dans le bruit

Créer ou repérer une rupture relève donc bien de la sérendipité, à condition de ne pas y voir le triomphe du hasard, qui n’est qu’un complice. La sérendipité n’est pas le chaos, mais l’art de le chevaucher, grâce à la culture de l’écoute, de la rencontre, du métissage. Dans le monde des affaires, il n’y a pas d’oreille absolue, mais un travail sur l’intuition. La plupart des grandes révolutions économiques ou technologiques n’ont été prévues par personne, mais devinées et enfourchées par quelques-uns. Quand bien même certaines seraient annoncées, le moment opportun (le kairos des Grecs) et la vitesse du déploiement échappent à la raison. En somme, certains sont déjà en train d’empiler des briques qui ne sont pas empilables au départ, mais qui construisent les empires de demain. Quand Facebook annonce qu’il va battre une monnaie privée qui aura cours pour ses 2,5 milliards d’utilisateurs, que doit faire le secteur bancaire pour ne pas se vider de son sang ? Quand aura lieu le point de bascule ? Est-il encore trop tôt ou déjà trop tard pour se positionner ?

Aucun succès n’est durable, aucun échec n’est irrémédiable

Dopée par le digital, la vitesse de l’innovation technologique et sociale est telle qu’aucune volonté de contrôle linéaire et frontal n’a plus de chance de réussir. La Redoute, en grande difficulté autrefois, est revenue dans le jeu par une offre nouvelle, un site web exemplaire et une logistique supérieure à celle d’Amazon. Qui l’eût cru ? Innover, ce n’est plus payer des ingénieurs pour inventer le successeur de l’iPhone, c’est obliger les employés à parler anglais pour s’ouvrir au monde (comme chez le Japonais Rakuten), c’est casser le critère de l’âge et recruter des associé(e)s de moins de quarante ans. C’est créer des hasards favorables, être très volontariste sur certains points, mais pour des résultats diffus et inattendus. Travailler les process très en amont, et accepter de lâcher prise ici pour récolter là-bas. Lâcher le GPS pour défricher de l’inconnu.

Néanmoins, la sérendipité ne s’offre pas à n’importe qui

Si l’eau se « disrupte » en vapeur, ce n’est pas du hasard, mais parce qu’elle a été constamment chauffée et qu’un petit degré de plus l’a soudain portée à ébullition. De même pour l’esprit d’ouverture et la capacité à innover, qui doivent être sans cesse stimulés, comme dans un accélérateur de particules. L’échec relatif des 20% de temps libre que Google octroyait à ses salariés s’explique par cette dichotomie entre fonction officielle et projet personnel. On est ouvert ou on ne l’est pas, pas à temps partiel et sur commande… C’est un vrai paradoxe : alors que nous vivons un présent dominé par la précision analytique du numérique, c’est aux traqueurs de l’impondérable et de l’informel que s’offrira le futur.

Ecrit par Didier Rousseau

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